”Dire, se dire, se sentir entendu”

”Dire, se dire, se sentir entendu”

Psychiatre militaire, le Docteur Milan-Chery, soigne les militaires victimes d’état de stress post-traumatique à l’hôpital Sainte-Anne à Toulon. Être au cœur de l’humain, le goût de l’aventure, la perspective de travailler sur les théâtres d’opérations, voilà ce qui l’a conduit vers la psychiatrie militaire. ‘Exercer le métier de médecin de l’âme m’a exaltée’. Cette spécialiste a rédigé sa thèse sur le sujet. En exclusivité pour les lecteurs du Mag, elle a accepté de nous dévoiler les principaux enseignements de son travail. Entretien.

Qu’est-ce que l’ESPT et quels en sont les symptômes ?

L’ESPT survient lors d’un événement violent porteur d’une menace vitale pour le sujet. Ce fait psychique, très complexe, a toujours existé. Déjà à l’époque de Napoléon, on a perçu la névrose traumatique, plus connue sous : ‘l’hypnose de la bataille’, ‘la fatigue des combattants’, ou encore ‘l’état de distraction des grands terrifiés’. Souvenirs répétitifs de l’événement, altération de l’humeur, perception négative de soi-même et des autres, accès de colère,… Les symptômes, multiples, se manifestent souvent au retour de mission, lorsque le militaire reprend une vie ‘normale’. Certains temps forts amplifient le risque de développer la pathologie : l’annonce d’un nouveau départ en mission, la mise à la retraite, le changement de commandement, les moments difficiles de la vie.

Peut-on en guérir ?

Comme toutes les maladies chroniques, le patient connaît des moments de rémission mais aussi de rechutes. Lorsque l'on est confronté de cette façon à la perspective de la mort, on peut en guérir mais on est transformé à vie. Chaque cas est unique. Notre rôle de psychiatre, c'est d’amener la personne dans l’ici et le maintenant et plus dans le passé, qu'elle arrive à intégrer l’ESPT comme un souvenir. Ceux qui s’en sortent le mieux ? Ceux confrontés à un seul traumatisme, ceux qui consultent précocement, ceux qui entretiennent un rapport apaisé avec la mort, ceux qui réussissent à relier cet événement avec leur histoire. Le vécu personnel et la personnalité jouent également un rôle déterminant dans le processus de guérison.

Au centre, le Docteur Milan-Chery, et un e partie de l'équipe du service de psychiatrie

Au centre, le Docteur Milan-Chery, et une partie de l'équipe du service de psychiatrie

 

Un suivi systématique et individuel des victimes

Depuis la projection des forces armées françaises en Afghanistan, les médecins en régiment et les psychiatres militaires déclarent systématiquement, de façon anonyme, toute personne victime d’un trouble psychique post traumatique.

Lorsque l’ESPT est diagnostiqué, le militaire est protégé. Il ne risque pas de perdre son aptitude à servir. Malgré cela, souffrir d’une blessure invisible est vécu comme une honte, une faiblesse. Qu’ils soient jeunes caporaux ou hauts gradés, tous les militaires sont concernés par ce phénomène.

Vous avez publié votre thèse sur l’ESPT. Pouvez-vous nous exposer brièvement les principaux enseignements ?

J’ai comparé deux groupes de militaires partis en Afghanistan entre mai 2011 et mai 2012. Le premier a été rapatrié en cours de mission (blessés physiques et psychiques), le second l’a accomplie dans son intégralité. À 1, 6 et 12 mois, les deux groupes ont rempli un questionnaire sur base du volontariat. L’analyse a porté sur 241 militaires au premier temps du recueil. Il en ressort qu’à 1 mois, 11,2% de l’ensemble était susceptible de développer un ESPT, avec une différence significative entre rapatriés et non rapatriés (8,3% contre 2,9%) ; à 6 mois, ils étaient 13 % avec un écart qui se creuse entre rapatriés et non rapatriés (10,1% contre 2,8%). Cette observation s’explique par le fait qu’il existe une classique phase de latence, souvent silencieuse dans la pathologie psychotraumatique avant l’émergence de symptômes.

Autre enseignement, il apparaît que l’anxiété et la dépression étaient plus souvent associées à un ESPT chez les personnes qui avaient été rapatriées. Enfin, la qualité de vie s’améliorait au cours du temps pour les patients pris en charge par un professionnel spécialisé dans ces troubles.

C’est tout l’intérêt d’avoir des médecins en unités : ils connaissent les hommes et peuvent très rapidement prendre la mesure du risque encouru et adresser le militaire au psychiatre. Par ailleurs pour les cinq points d’appel psychiatriques que nous ciblions (ESPT, anxiété, dépression, tentations suicidaires, problèmes liés à l’alcool), alors que tout militaire possède le libre choix de son praticien, le réseau des professionnels de santé mentale militaire était le plus plébiscité.

Cette étude illustre le poids du facteur rapatriement (et donc de la blessure physique et/ou psychique) sur le devenir psychique du militaire ayant servi en Afghanistan. Elle confirme aussi la diversité des affections observées après événement potentiellement traumatique. Nos résultats sur la fréquence de l’ESPT et l’altération de la qualité de la vie chez des vétérans d’Afghanistan étaient comparables avec ceux obtenus dans la littérature médicale internationale.

La France est-elle à la pointe sur ce sujet ?

Les pays anglosaxons et nos confrères israéliens publient beaucoup sur le sujet. Il existe pour nous, des passerelles avec d’autres pays au cours de congrès de médecine militaire ou de mission d’échange. Le Service de Santé des Armées s’est toujours doté de chercheurs et puis d’un troisième plan d’action 2015-2018 ‘prise en charge et suivi du blessé psychique dans les forces armées’ dans le prolongement de ceux de 2011 et 2013 afin de savoir si nos pratiques sont les meilleurs possibles. Même si ce n’est pas un temps médical, comme d’autres armées étrangères, un dispositif de préparation au retour est fréquemment mis en place : un sas de fin de mission. Nous avons ainsi les moyens de peser d’autant plus que la France est très présente sur les théâtres d’opérations. Je dirai que notre atout est surtout le niveau d’engagement de tous les acteurs de la prise en charge.

En France, on progresse également vers une meilleure reconnaissance des pathologies psycho-traumatiques. Aujourd’hui, la blessure psychique est clairement reconnue, y compris aux yeux de la loi*, comme une blessure réelle, au même titre que la blessure physique. Depuis 2015, une convention permet la prise en charge financière de 10 consultations de psychologue, habituellement non remboursés par la CNMSS. Depuis plusieurs années, une technique a porté ses fruits : la thérapie EMDR. Celle-ci s’appuie sur la stimulation sensorielle oculaire, auditive et cutanée. L’hôpital Sainte-Anne travaille également sur d’autres projets : des recherches préventives et thérapeutiques sur un traitement novateur, un hôpital de jour avec médiation artistique, relaxation, psychoéducation, la médiation par le cheval à l’hôpital Laveran à Marseille, etc. Lorsque la situation l’exige, nous organisons des séances familiales parce que ce qui arrive à un membre de la famille la modifie dans son ensemble. Ces échanges permettent de retisser du lien entre le militaire et sa famille. Nous faisons aussi toujours en sorte que les patients puissent aborder leurs représentations, qu’ils s’approprient leur vie psychique.

Prenez-vous en charge des victimes civiles ?

Nous mettons surtout l'accent sur la prévention de l'ESPT pour les civils victimes de lésions traumatiques multiples que nous recevons en réanimation, en chirurgie, à l'hôpital Sainte Anne. Notre établissement a effectivement le statut de 'trauma center' pour le Var. Nous informons ces personnes, leurs proches et leur médecin du risque de développer des symptômes post-traumatiques. Il nous arrive d'avoir des civils dans notre patientèle mais c'est très rare. Nous priorisons l'accès aux soins de nos militaires. Cela dit, j'ai quelques collègues qui ont rencontré des civils victimes des derniers attentats. Il est normal pour nous de répondre présents.

* Le décret du 10 janvier 1992

 

Pas de commentaire.

Ajouter un commentaire

* Champ obligatoire.
Les commentaires postés sur le BlogAgpm sont soumis à validation.